Dimanche 15 mars 2026, 3e dimanche de carême année A
(1 S 16, 1b.6-7.10-13a) – (Ep 5, 8-14) – (Jn 9, 1-41)
Du temps de Jésus, on pensait qu’une maladie ou une infirmité était une punition divine pour un péché commis par celui qui en souffrait ou par ses parents. C’est pourquoi, à la vue de l’aveugle-né, les apôtres demandent à Jésus qui a péché pour qu’il soit né aveugle. « Personne », leur répond Jésus ; il est né aveugle pour que se manifestent les œuvres de Dieu, c’est-à-dire pour qu’on voie, lorsque je vais lui rendre la vue, que je suis le Messie qui accomplit les œuvres de Dieu et que je suis la lumière du monde (Jn 8, 12).
Là-dessus, Jésus, avec sa salive, fait de la boue dont il enduit les yeux de l’aveugle et l’envoie se laver à la piscine de Siloé. Sans discuter, sans poser de questions, faisant confiance à Jésus, l’aveugle s’y rend et, au retour, il voyait. Or ceci se passait un jour de sabbat.
Cette guérison, comme tous les miracles, n’est pas simplement un geste de bonté ou un prodige : c’est un signe de la présence du Messie, comme l’avait prophétisé Isaïe : quand il viendra, les yeux des aveugles verront (Is 29, 18). Mais l’opinion publique est divisée. Certains disent : ce n’est pas l’aveugle qui est guéri, c’est quelqu’un qui lui ressemble. L’aveugle, lui, affirme : « C’est bien moi. » Les pharisiens aussi sont divisés. Les uns pensent que Jésus est un impie puisqu’il guérit le jour du sabbat ; les autres disent qu’un pécheur ne pourrait accomplir des choses pareilles. Mais, dans l’ensemble, leur hostilité envers Jésus s’accroît. Ils refusent de croire au miracle et menacent d’exclure de la synagogue ceux qui y croiraient.
Pourquoi, chez les pharisiens, une telle hostilité ? Pour deux raisons : d’abord la jalousie. Jésus gagne toujours plus d’autorité et de prestige auprès de la foule, impressionnée par la profondeur de son enseignement et par ses miracles. Avant qu’il ne commence à prêcher, c’était eux qui jouissaient de ce prestige et de cette autorité. Leur observation minutieuse de la Loi suscitait l’admiration et le respect de tous. La foule les considérait comme des maîtres. Aujourd’hui, c’est Jésus que l’on considère comme un maître. Il est donc urgent pour eux de montrer à tous que c’est un impie : il a guéri l’aveugle un jour de sabbat, c’est là faire un travail. Or on ne doit pas travailler le jour du sabbat. Donc c’est un impie.
En réalité, le but des pharisiens n’est pas de rétablir l’autorité de la Loi et le respect du sabbat, mais de déconsidérer Jésus en montrant qu’il est un impie, afin de restaurer leur prestige compromis par l’autorité croissante de Jésus.
D’autre part, les pharisiens s’opposent à Jésus et refusent de croire en lui parce qu’il les bouscule. Il dérange l’univers paisible où ils évoluent, entourés de la considération de tous. Avec les prêtres et les docteurs de la Loi, ils avaient bricolé l’Écriture et la Tradition pour se fabriquer une interprétation de la religion à leur pointure, qui ne les dérange pas trop, et ils voulaient s’en tenir là. Ils ne peuvent pas accepter ce Jésus qui vient bouleverser leur tranquillité.
Nous autres aujourd’hui, sans être des pharisiens caractérisés, nous sommes parfois, comme eux, dérangés par le Christ qui bouscule nos habitudes. Nous prétendons bien mener notre vie à notre guise, sans que personne ne vienne se mettre en travers. Dostoïevski disait : « Ô Christ, tu es venu pour nous gêner ! »
Il gêne notre orgueil : nous ne sommes plus les maîtres, c’est sa parole qui devient l’inspiratrice de notre vie. Il gêne notre égoïsme : avec lui, il faut s’occuper des autres, alors que nous n’arrivons déjà pas à nous accorder toutes nos aises. Malgré toutes les facilités et le confort que nous apportent les progrès de notre époque — voitures, téléphone, ordinateurs, internet — nous n’arrivons pas à venir à bout de tout ce que nous avons à faire ni à réaliser tous nos projets. Nous sommes alors tentés de trouver que le Christ, l’Évangile, la religion nous compliquent l’existence et viennent alourdir le poids déjà si lourd de nos multiples obligations.
Mais surtout le Christ nous gêne parce qu’il est toujours en mouvement. Quand les gens de Capharnaüm essayent de le retenir, il refuse et leur dit : « Aux autres villes aussi, il me faut annoncer la Bonne Nouvelle du Règne de Dieu » (Lc 4, 43). Lorsqu’il présente le message évangélique dans le Sermon sur la montagne, à six reprises il répète : « Vous avez appris qu’il a été dit… et moi, je vous dis » (Mt 5).
De même que la source emmène l’eau toujours plus loin, de même le Christ nous emmène toujours plus loin dans la connaissance et le service de Dieu. Si la source n’emmène plus l’eau un peu plus loin, c’est qu’elle est tarie. Si notre foi et notre pratique religieuse cessent de nous emmener plus avant, c’est qu’elles sont figées et proches de la mort. Si ça ne bouge plus, c’est mort. Quelqu’un disait avec humour : « La consigne du Christ, c’est : stationnement interdit ! »
« Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, pour le pays que je t’indiquerai » (Gn 12, 1). C’est ainsi qu’a débuté l’histoire de la foi avec Abraham. Et, dans l’Évangile, le Christ relance le même message : « Celui qui veut se mettre à ma suite, qu’il se renonce, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive » (Mc 8, 34).
Se renoncer, c’est être prêt aussi à renoncer à ses habitudes, à ses idées, même bonnes, pour en adopter de meilleures. On est chrétien depuis sa petite enfance, très bien. Tout ce qu’on a fait jusqu’à maintenant, c’est très bien, à condition que cela ne s’arrête pas. Les traditions constituent une sorte de tremplin qui donne de l’élan pour aller plus loin. On s’appuie dessus pour aller plus loin. Le tremplin cesse d’être un tremplin si on ne s’en sert plus pour aller plus loin : ce n’est plus qu’un petit tas de planches. Les traditions cessent d’être des traditions si elles ne servent plus à nous emmener plus loin. Elles ne sont plus que des fétichismes ridicules, encombrants, inutiles.
Que retenir de tout cela ?
Jésus rend la vue à l’aveugle-né. Il le fait passer des ténèbres à la lumière des yeux, mais aussi des ténèbres à la lumière de la foi. Jésus est la lumière du monde qui éclaire nos yeux, mais aussi nos cœurs. Le Christ, lumière du monde, est la seule clarté à la lumière de laquelle on puisse voir tout le sens, toute la richesse, toute la noblesse de la vie humaine. Est-ce que cela nous intéresse ?
L’Évangile d’aujourd’hui nous montre que cette lumière, il faut aller la chercher, comme l’aveugle-né qui va à la piscine de Siloé, car c’est celui qui marche à ma suite qui aura la lumière qui conduit à la vie, nous dit le Seigneur dans l’Évangile de saint Jean (Jn 8, 12).
Mais surtout cet Évangile nous montre que notre marche à la suite du Christ est à poursuivre sans arrêt, en résistant à la tentation de s’arrêter là où l’on en est et de s’installer dans la tiédeur d’une médiocrité paresseuse.
Permettez-moi de vous citer, en terminant, la déclaration d’une responsable du Congrès mondial méthodiste de 1965 qui, parlant de l’Église épouse de Dieu, explique cela avec humour.
L’Église, épouse de Dieu
L’Église, épouse de Dieu, comme une bonne femme un peu popote, est exposée à la tentation de vouloir s’installer. Elle fait son trou pour s’y nicher, elle, ses enfants et ses casseroles. Et, mine de rien, sans rien dire à personne, elle décide de réformer son mari, de le domestiquer, de le retenir là où elle est et où elle entend demeurer.
Fixer Dieu à ce qui a été, c’est l’essence de la religion ; et la religion, voilà l’origine de la dépravation des relations du mariage entre Dieu et l’Église. On ne peut pas attacher Dieu. Il est libre, il est missionnaire, pionnier, explorateur ; c’est celui qui franchit les frontières, le créateur de ce qui n’a jamais existé auparavant. Il ébranle tout statu quo. Il arrache les jours passés du calendrier du monde, si bien que chaque époque est une époque nouvelle, et chaque aujourd’hui une aventure nouvelle vers un avenir que personne n’a jamais exploré.
Dieu, c’est un époux très turbulent. Il est toujours en mouvement. Il est toujours à appeler sa femme pour qu’elle l’accompagne. Mais l’Église sait, dans le fond de son cœur, que c’est dangereux de quitter ses positions bien établies, à la sécurité assurée, pour suivre son Seigneur. On peut y laisser sa peau, à aller là où Dieu veut aller et à faire ce que Dieu veut faire.
Où veut-il aller ? Que veut-il faire ? Certains, bigots, font comme si tout ce qu’il voulait, c’était d’aller à l’église. Bien sûr qu’il y va à l’église, juste ce qu’il faut pour causer un peu avec sa femme, lui accorder l’attention, la compréhension profonde et intime d’un bon mari qui aime sa femme. Et puis, toujours trop tôt pour elle, le voilà qui dit : « Allez, tu viens, on s’en va, on a du travail. »
Et il sort tellement vite et dans une direction tellement inattendue que, les trois quarts du temps, la pauvre fille reste là, bouche bée, à essayer d’empêcher ses jupes de voler dans le courant d’air créé par les allées et venues du Seigneur. Dans les milieux bien informés, on appelle ce courant d’air : le souffle du Saint-Esprit.
Voilà. À nous de choisir. Notre choix sera peut-être celui de la femme de Lot : nous détourner de l’avenir, statues de sel pétrifiées, figées, qui par là même paralysent tout. Ou, au contraire — plaise à Dieu qu’il en soit ainsi — notre choix sera celui de l’épouse de Dieu. Nous nous laisserons entraîner de l’avant, sans crainte, prêts à laisser tomber tous les appuis, tous les systèmes, jusqu’à nous perdre nous-mêmes pour devenir ce que le Christ nous appelle à être : le sel qui donne sa saveur à la vie du monde.
(D’après Stuart Coles, cité par Pauline Webb, vice-présidente du Congrès mondial méthodiste de 1965.)
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