(Genèse 12,1-4a) – (Deuxième épître à Timothée 1,8b-10) – (Évangile selon Matthieu 17,1-9)
Dans l’Évangile, d’habitude, le Christ est fort discret : il cache ses pouvoirs divins. Il vient au monde à l’écart, dans un petit village de rien du tout : Bethléem. Il grandit dans l’anonymat de Nazareth, une bourgade sans importance. Lorsqu’il guérit un malade, la plupart du temps, il l’emmène à l’écart et lui interdit de parler de sa guérison. Lorsque le démon lui propose un coup de publicité phénoménal — se laisser tomber du haut du Temple et atterrir sans dommage sur le parvis au milieu de la foule — il refuse. Alors pourquoi, aujourd’hui, se prête-t-il à cette mise en scène spectaculaire, où il apparaît transfiguré à trois de ses apôtres en présence de Moïse et Élie ?
On peut penser qu’il veut renforcer la foi de ses apôtres, fortement ébranlés par l’annonce qu’il vient de leur faire : il faut que le Fils de l’homme soit rejeté par les Anciens, mis à mort et que, le troisième jour, il ressuscite (Mc 8,31). Cela les avait profondément découragés. C’est probablement pourquoi Jésus a décidé d’emmener avec lui sur la montagne Pierre, Jacques et Jean, les plus influents du groupe des Douze, et de se montrer à eux dans sa gloire afin de les réconforter, pour qu’ils puissent soutenir tout le groupe dans les moments difficiles qui les attendent.
Que s’est-il passé exactement ? Pendant qu’il priait, le visage de Jésus devint brillant comme le soleil et ses vêtements blancs comme la lumière. Voici que leur apparurent Moïse et Élie, qui s’entretenaient avec lui. Ragaillardis et tout heureux, Pierre, Jacques et Jean envisagent de s’installer dans des abris qu’ils construiraient à la hâte. Mais un nouveau miracle se produit. À la transfiguration du Christ succède maintenant une manifestation de Dieu, une théophanie : une nuée lumineuse les couvrit de son ombre… Dans la Bible, l’apparition d’une nuée manifeste la présence de Dieu. Souvenez-vous : dans l’Exode, le Seigneur, présent dans la nuée, guide son peuple sur le chemin de la Terre promise (Ex 13,21). Et voici que, de la nuée, une voix se fait entendre : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie : écoutez-le. » Les apôtres, effrayés, tombèrent face contre terre. Mais Jésus s’approcha, les toucha et leur dit : « Relevez-vous et soyez sans crainte. »
On s’attendrait à ce qu’il leur dise : « Vous avez vu ? Vous avez entendu ? Eh bien, maintenant, allez raconter cela à tout le monde. » Or, au contraire, il leur donne l’ordre de ne révéler cela à personne jusqu’à ce que le Fils de l’homme ressuscite d’entre les morts. Pourquoi ? Parce que si Pierre, Jacques et Jean racontent à tout le monde qu’ils ont vu Jésus dans sa gloire, les gens vont être confortés dans leurs conceptions fausses de Dieu, qu’ils sont tentés d’imaginer comme un être de gloire, tout-puissant, alors que le Christ est venu révéler que Dieu est Amour. Il est tout-puissant aussi, mais la toute-puissance, en lui, est secondaire : elle vient après l’amour. La toute-puissance en Dieu obéit à l’Amour.
Le Christ a toujours refusé de donner, comme preuve de sa divinité, un signe, une manifestation de gloire. Il ne veut donner comme preuve qu’un signe d’amour ; et ce sera sa Passion, car c’est là que se manifeste son amour infini : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime » (Jn 15,13). Lorsque les scribes et les pharisiens viennent lui demander un signe qui prouverait qu’il est bien le Messie, Jésus refuse et les renvoie en leur disant qu’ils n’auront pas d’autre signe que le signe de Jonas (Mt 12,39-40). Allusion à la prédication de Jonas à Ninive, mais aussi à la Passion : de même que Jonas fut enseveli dans le ventre du monstre marin, Jésus sera enseveli au tombeau.
Quel a été l’effet de la transfiguration et de la théophanie sur Pierre, Jacques et Jean ? D’abord, la vue du Christ en gloire a renforcé leur foi en sa divinité, lui qu’ils ne voyaient d’habitude que dans la banalité d’une humanité semblable à la leur.
D’autre part, le fait d’avoir vu Jésus converser avec Moïse et Élie, et surtout la voix venue du ciel déclarant solennellement : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le », tout cela a confirmé pour eux que le Christ est bien l’Envoyé du Père annoncé par les prophètes, et non pas un faux prophète prêchant une religion nouvelle, comme le prétendaient les prêtres, les docteurs de la Loi et les pharisiens.
Et pour nous aujourd’hui, qu’est-ce que cela change que le Christ ait été transfiguré ? Il se trouve que la Transfiguration ne concerne pas la seule personne du Christ : elle nous touche aussi, puisque nous sommes promis à participer à sa gloire, comme le dit saint Paul lorsqu’il parle du Seigneur « qui transformera notre corps de misère pour le rendre semblable à son corps de gloire » (Ph 3,21), lorsque nous ressusciterons après notre mort.
Mais, dès maintenant, un certain processus de transfiguration est en cours en nous à travers l’action de l’Esprit qui nous guide, comme le dit la deuxième épître aux Corinthiens : « Et nous tous qui réfléchissons comme en un miroir la gloire du Seigneur, nous sommes transformés en cette même image, toujours plus glorieuse, comme il convient à l’action du Seigneur qui est Esprit » (2 Co 3,18).
Nous avons besoin de nous remettre en mémoire ces vérités, nous qui risquons, comme les apôtres, d’être très découragés en voyant notre médiocrité, le mal et l’injustice partout dans le monde, le refus de Dieu, le mépris et les persécutions qui accablent tant de chrétiens en bien des contrées. D’autant que, malgré toutes les horreurs de notre monde — les guerres, la misère, les famines, les scandales jusque dans l’Église —, soyons honnêtes : il y a d’énormes mouvements de solidarité et d’authentique charité qui transfigurent le monde des sinistrés, des pauvres, des orphelins, des personnes handicapées.
Autrefois, dans des temps que l’on dit chrétiens, il n’y avait guère que des chrétiens — des religieux et surtout des religieuses — pour venir au secours de la misère dans les écoles, les orphelinats, les hôpitaux ou les hospices. Aujourd’hui, toutes sortes d’associations et de mouvements non confessionnels prennent en charge ces institutions, et bien des gouvernements promulguent des lois sociales dont l’inspiration est à l’origine chrétienne. Il n’y a pas que des catastrophes et des scandales dans notre monde. Il y a aussi l’action du Seigneur en train de transfigurer, à travers nous, la société.
Certes, il reste bien des choses à faire et la transfiguration du monde est loin d’être achevée, mais elle est en route. Plutôt que de verser d’hypocrites larmes de crocodile sur les malheurs des temps, demandons-nous si nous faisons vraiment tout ce qu’il faut pour laisser le Seigneur transfigurer notre vie et celle de la société autour de nous.
Que retenir de tout cela ?
Le Christ s’est montré transfiguré à Pierre, Jacques et Jean pour renforcer leur foi ébranlée par l’annonce de sa Passion et pour qu’ils puissent réconforter tout le groupe des apôtres dans les moments difficiles qui les attendent.
La Transfiguration ne touche pas seulement la personne du Christ. Dans son amour pour nous, il veut nous associer à cette transfiguration. Depuis le jour de notre baptême, un véritable travail de transfiguration a commencé en nous. Il reste bien des choses à transfigurer en nous et autour de nous. Profitons de cette messe pour nous offrir au Seigneur afin qu’il puisse continuer, à travers nous, son œuvre de transfiguration du monde.