(Ez 18,25-28) (Ph 2,1-11) (Mt 21,28-32)
Jésus s’adresse aux grands prêtres et aux Anciens qui lui sont franchement hostiles. Dans le passage précédant immédiatement cet évangile, ils ont sèchement interpellé Jésus, essayant de le faire taire : En vertu de quelle autorité parles-tu ? Et qui t’a donné cette autorité ? (Mt 21,23). Ils sont vexés de voir la foule préférer son enseignement au leur tandis que leur prestige s’effondre, alors que la renommée de Jésus, elle, s’accroît de jour en jour. Ils s’estiment supérieurs et c’est vrai que les foules sont impressionnées par leurs manifestations extérieures de piété, mais le Seigneur va les remettre en place avec la parabole des deux fils envoyés à la vigne, où l’on voit que pour être un bon fils, l’apparence et les belles paroles ne suffisent pas, il faut faire la volonté du Père. Le véritable bon fils, c’est celui qui va travailler à la vigne, même s’il a commencé par dire qu’il n’irait pas.
Il y a là pour nous un double enseignement. D’abord, il ne suffit pas de dire, il faut faire. Dès le début de son ministère, le Christ l’avait clairement expliqué : il ne suffit pas de me dire : Seigneur, Seigneur ! pour entrer dans le royaume des cieux, il faut faire la volonté de mon Père. (Mt 7,21)
Ensuite, et c’est le deuxième enseignement de cet évangile : ne jugeons pas trop vite : les personnalités évoluent : des bons deviennent mauvais et des injustes deviennent justes et parfois de meilleurs justes que les justes ! Le Seigneur, qui connaît le fond des cœurs, sait ce qu’il en est. Et c’est pourquoi, s’adressant aux Anciens et aux grands prêtres, il a cette parole cinglante : les publicains et les prostituées vous précèdent dans le royaume de Dieu, parce qu’ils se sont repentis.
Les Anciens et les grands prêtres ont le cœur fermé et sont très orgueilleux, c’est vrai, mais ce sont quand même des croyants et des pratiquants… et le Christ ose leur dire que les pires individus dans la société, ceux qui ne pensent qu’à l’argent : les publicains, fonctionnaires voleurs, et les femmes de mauvaise vie, que tout le monde considère comme ce qu’il y a de plus repoussant dans la société, passeront avant eux dans le Royaume… parce qu’ils se seront convertis. C’est un fait que, par la suite et au long des siècles, les conversions les plus improbables se sont produites sans arrêt. Le premier homme dont nous pouvons être sûrs qu’il ait été sauvé et qu’il soit entré dans le royaume, c’est un bandit, le bon larron. Avant d’être un des plus grands parmi les apôtres, saint Paul était un ennemi farouche du Christ et de son évangile. Au premier siècle de l’Église, Corinthe était la ville la plus corrompue du bassin méditerranéen. On avait inventé un verbe : corinther pour dire : mal se conduire. Or le Seigneur envoya saint Paul à Corinthe en lui disant J’ai à moi un peuple nombreux en cette ville (Ac 18,10). Et, depuis saint Augustin jusqu’à Charles de Foucauld, on ne compte plus dans l’histoire de l’Église les personnages qui ont commencé par être de très mauvais sujets, avant de devenir de grands saints.
Voilà qui nous rend bien pensifs. Est-ce que, de temps en temps, nous ne sommes pas un peu trop sûrs de nous, à la manière des grands prêtres et des Anciens de l’Évangile ? Et face à la question que nous pose cet évangile, de savoir si je suis le bon fils qui va travailler à la vigne ou le mauvais fils qui n’y va pas ? nous n’osons pas répondre. Ce n’est pas clair. À certains aussi je n’en fais qu’à ma tête, trop souvent ce qui l’emporte, c’est moi, ce que j’aime, ce qui me plaît, ma volonté. Et puis à d’autres moments je me comporte en bon fils, j’écoute l’appel du Seigneur, je fais sa volonté. C’est un genre d’appel qui m’embête, qui me gêne, qui contrarie mes désirs et mes projets, mais je ne peux pas m’empêcher d’être quand même attiré par le Seigneur qui l’emporte de justesse. Je suis un peu comme le pauvre Jérémie qui était souvent dans une situation délicate : le Seigneur l’envoyait annoncer de mauvaises nouvelles, aussi tout le monde lui retombait dessus et l’accusait d’être un faux prophète. Il se plaignait : La parole de Dieu a été pour moi opprobre et raillerie tous les jours. Je me disais : je ne penserai plus à lui, je ne parlerai plus en son Nom ; alors c’était en mon cœur comme un feu dévorant, je m’épuisais à le contenir, mais je n’ai pas pu……. (Jr 20,8-9)
Dans la parabole, le père de famille dérange ses enfants, en venant leur demander d’aller travailler à sa vigne. Dans notre vie de chaque jour aussi, Dieu nous dérange. Sa parole nous oblige à quitter notre point de vue, nos projets, nos désirs, notre volonté. Il y a toujours un moment de conflit entre notre volonté et la sienne. Il va falloir décider. Qui sait le mieux quel est le mieux pour nous ? Au fond de nous-mêmes nous savons bien que c’est lui, que lui seul peut nous donner la vie en plénitude, mais nous avons du mal à l’accepter et à renoncer à notre point de vue. Pourtant il nous avait bien prévenu : Si quelqu’un veut se mettre à ma suite, qu’il se renonce lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. (Mt 16,24) Ce chemin est le seul qui puisse nous mener à une vie pleine, épanouie, à la vie en abondance qu’il veut nous donner. Mais c’est difficile à admettre. Nous avons du mal à accepter de devoir marcher longtemps avant d’arriver au but. Pour le moment il s’agit de travailler à la vigne, ce n’est pas encore le moment de nous régaler de délicieux raisins. Avant la vendange, il y a des mois et des mois de travail pénible : préparer la terre, mettre du fumier, arroser, planter les pieds de vigne, tailler les sarments, passer des heures et des heures courbés sous le soleil ou trempés par la pluie. Il serait stupide de se décourager et de tout plaquer parce qu’au moment où on plante, il n’y a pas une seule grappe mûre !!!
Pour le moment nous sommes appelés à travailler pour mettre plus de justice, de paix et de charité dans le monde, et il faut nous battre contre la violence, la haine et les injustices, en nous et autour de nous. Il faut faire face à un monde qui met de côté le Christ et son évangile. C’est dur, mais il ne faut pas dramatiser. Il faut aussi reconnaître les fruits que vingt siècles de christianisme ont apportés. Notre monde n’est peut-être pas aussi déchristianisé qu’on le prétend. Les lois sociales, le souci des pauvres et des déshérités, l’attention portée aux enfants et aux plus faibles, le respect de la femme, la solidarité avec les migrants et les minorités persécutées, est-ce que ce ne sont pas des fruits de l’esprit chrétien, présent, même chez un tas de gens qui ne mettent pas les pieds à l’église ?
Que retenir de tout cela ?
Trois choses, peut-être. D’abord, il ne suffit pas de dire, il faut faire. Le bon fils de la parabole n’est pas celui qui dit qu’il va faire ce que lui demande son père, mais celui qui fait ce que lui demande son père et va travailler à la vigne. Les prières, les offices, c’est très bien mais ça ne suffit pas. Les prophètes de l’Ancien Testament le disaient déjà : Je hais, je méprise vos fêtes, pour vos solennités je n’ai que dégoût…..Mais que le droit coule comme l’eau et la justice comme un torrent qui ne tarit pas lit-on dans Amos. (Am 5,21-24)
Ensuite, ne croyons jamais être des justes supérieurs aux autres. Il arrive que même les pires se convertissent et deviennent plus justes que les justes. Tel le bon larron, ce bandit, champion des ouvriers de la onzième heure, qui double tout le monde et arrive en tête à la porte du paradis.
Enfin, nous sommes appelés à travailler à la vigne. Le temps des fêtes et de la vendange n’est pas encore arrivé. Pour le moment il faut travailler dur, par tous les temps, nous efforcer chaque jour de repousser nos désirs et nos projets pour faire passer en premier ceux du Seigneur. Ce n’est pas confortable, mais il ne faut pas dramatiser. Le Seigneur veut le mieux pour nous. Renoncer au moins bien pour choisir le mieux, cela n’est pas dramatique.