(Is 5, 1-7) — (Ph 4, 6-9) — (Mt 21, 33-43)
Quand le Christ, dans cette parabole, parle des serviteurs du propriétaire de la vigne qui sont frappés, lapidés ou tués, il fait allusion aux prophètes qui ont été martyrisés. Par qui ? Par les ancêtres des Anciens et des Grands Prêtres qui sont en train de l’écouter et qui se sentent visés par ces propos. D’ailleurs, il leur dira un jour ouvertement : « Vous êtes les fils de ceux qui ont assassiné les prophètes et les justes » (Mt 23, 35).
Et après leur avoir rappelé la prophétie du Ps 118 : « La pierre rejetée par les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle », c’est-à-dire : moi, que vous rejetez, me voici devenu la pierre d’angle, il leur donne le coup de grâce : « Je vous le dis : le Royaume de Dieu vous sera enlevé pour être donné à une nation qui lui fera produire ses fruits. »
Autrement dit, vous qui deviez être les premiers citoyens du Royaume, puisque Yahvé a fait alliance avec votre ancêtre Abraham, en refusant aujourd’hui d’écouter ma parole, vous vous excluez du Royaume, désormais offert à tous ceux qui écouteront cette parole et la mettront en pratique. Évidemment, les grands prêtres et les Anciens sont profondément humiliés et vexés par cette déclaration de Jésus.
Nous autres, aujourd’hui, nous sommes cette nation composée d’hommes de toutes races et de tous pays à qui est offert le Royaume. Mais que veut dire le Christ quand il indique que cette nation aura à produire du fruit ? Il veut dire que nous ne sommes pas invités à entrer dans un Royaume déjà édifié où nous pourrions profiter tranquillement de ses richesses sans rien faire ; nous sommes invités à rentrer dans un Royaume qui est encore à bâtir.
Le Royaume n’est pas une vigne où nous sommes invités à pénétrer pour nous y installer confortablement et en déguster les raisins. Nous sommes invités à pénétrer dans la vigne pour y travailler. Le monde où nous sommes, abîmé par le péché, est encore plein de conflits, d’injustices et de haine ; nous sommes invités à le transformer en un Royaume où règnent la paix, la justice et la charité.
En venant sur la terre, le Fils de l’homme a inauguré le Royaume. Désormais, en Jésus Christ, la divinité et l’humanité sont réunies. Par le baptême, il nous communique sa vie et ses grâces qui nous rendent capables de continuer son œuvre.
Quand, il y a deux mille ans, il est venu chez les siens, ils ne l’ont pas reçu, tout en se défendant d’être contre Dieu, tout en se prétendant toujours être le peuple de Dieu. Ils étaient pour Dieu, croyaient-ils ; en fait, ils étaient pour Dieu, mais pour un Dieu à leur mesure, pour le Dieu qu’ils avaient colonisé et réduit à leurs dimensions.
Ils voulaient bien de Dieu, mais à condition qu’il ne soit pas Dieu et qu’il corresponde à leur version corrigée de Dieu ! Heureusement, quelques-uns l’ont reçu quand même, et sa parole, plus vivante que jamais, nous est parvenue et nous nous efforçons d’en vivre.
Aujourd’hui, comment accueille-t-on le Christ ? La situation est à peu près pareille à ce qu’elle était il y a deux mille ans. Si, au XXIe siècle, le nombre des chrétiens augmente dans le monde, grâce aux pays de nouvelle chrétienté, dans les pays de vieille chrétienté, comme chez nous, il a diminué drastiquement, malgré une minorité fervente de pratiquants de qualité.
Les centaines de milliers de personnes qui se sont déplacées pour voir le pape lors de son voyage en France ces jours-ci ne doivent pas faire illusion.
La masse qui nous entoure est indifférente. Il n’y a pas, ou très peu, d’hostilité déclarée contre la religion ou les croyants, qui sont même parfois regardés avec sympathie. Mais les gens font leurs affaires sans s’occuper de Dieu ni de religion.
Ce qui compte, c’est l’essor économique, le profit, le rendement, la richesse. Partout, c’est une course folle où il s’agit de gagner le plus d’argent possible par tous les moyens, en écrasant ses rivaux sans pitié. L’argent est la valeur de référence. On ne dit pas qu’une chanson est belle, on dit que le CD qui la contient s’est vendu à tant de millions d’exemplaires, qu’elle a rapporté gros.
Ce qu’on appelle progrès, ce n’est pas ce qui rend les hommes plus heureux, mais ce qui rapporte plus d’argent.
Par endroits, pas partout, quelques lois sociales, fruits attardés de la culture chrétienne traditionnelle, limitent les dégâts, tentent de protéger les plus faibles et mettent un frein aux injustices par trop criantes, mais il reste encore d’atroces misères dans le monde, en particulier dans les pays sous-développés économiquement, ou dans les pays dirigés par des tyrans cruels, soucieux uniquement de leur puissance et de leur pouvoir personnel.
Dans nos pays où les poubelles sont pleines de nourriture, de vêtements et de chaussures dont on ne sait plus quoi faire, la société est prospère, les richesses abondent, certains progrès techniques, comme l’intelligence artificielle, font quand même un peu peur, mais, en gros, tout va bien, on est insouciant.
Mais Dieu, la religion, c’est comme le Groenland ou les îles Kerguelen. C’est très lointain et sans lien avec la vie quotidienne. On n’en a rien à faire.
Oubliant que notre vie vient de Dieu et va retourner un jour à Dieu, nous nous sommes enfermés dans un monde raccourci, étriqué. Chacun fait de son mieux pour avoir suffisamment d’argent, pour être à l’aise et faire le bonheur des siens ; on tâche de bien élever ses enfants, de leur procurer une bonne situation, on ne fait de mal à personne, on ira même jusqu’à aider ses voisins, en particulier les personnes seules ou âgées.
Tout cela est très bien, sauf que c’est une vie amputée, il en manque des morceaux : sa dimension spirituelle a disparu.
Nous ne voyons plus que notre vie vient de Dieu et va retourner à Dieu. L’Évangile d’aujourd’hui nous invite à nous rendre compte qu’à travers ce que nous faisons chaque jour, notre vie de famille, notre profession, nous sommes en train de remplir une tâche que le Seigneur nous a confiée, dans le cadre d’une vocation à laquelle nous avons été appelés.
Vous pelez des carottes, vous soignez des malades, vous cultivez des betteraves, c’est vrai, mais à travers ces travaux, vous êtes aussi en train de remplir la tâche que Dieu vous confie.
Nous sommes comme les ouvriers un peu paumés de ce chantier naval qu’évoque Saint-Exupéry dans Citadelle : « Le charpentier te parle de ses planches, le cloutier te parle de ses clous, le voilier te parle de ses voiles, mais tous oublient la mer. »
Que retenir de tout cela ?
L’Évangile d’aujourd’hui nous invite à changer notre regard « myope et le nez contre », qui ne nous donne qu’une vue tronquée de notre vie, pour adopter un regard qui nous donne une vue d’ensemble où notre existence apparaît dans toute son envergure, où, au-delà des clous, des planches et des voiles, déjà nous apercevons le bateau sur la mer…
Dans notre vie de famille et nos activités professionnelles, au travers et dans nos tâches quotidiennes, nous sommes déjà en train de remplir des tâches que le Seigneur nous confie, nous sommes déjà en train de répondre à la vocation à laquelle le Seigneur nous appelle.
En voyant de vieilles dames qui brodaient des chasubles d’or pour leur dieu, le sage pensait : « Elles allaient, ne le sachant pas, les mains pleines d’étoiles ! »
Cessez de dire : je fabrique des meubles, ou je cultive des betteraves, je pèle des carottes, ou je soigne des malades. Mais rendez-vous compte, à la fin : à travers tout ça, vous allez, ne le sachant pas, les mains pleines d’étoiles.
Que cette homélie est belle !
Et elle est réaliste à propos de notre monde actuel.