(Ac 6, 1-7 ; 1 P 2, 4-9 ; Jn 14, 1-12)
Nous sommes le Jeudi saint au soir. Les apôtres sont tristes et inquiets. Après leur avoir annoncé la trahison de Judas, Jésus a ajouté qu’il allait partir pour une destination où ils ne peuvent le suivre : « Là où je vais, vous ne pouvez pas venir » (Jn 13, 33). Il tente de leur expliquer qu’il va partir près du Père, préparer le lieu où, plus tard, ils seront. Car le but de Jésus est de nous mener vers le Père.
Mais les apôtres ne sont pas tellement intéressés. Jésus tente de les apaiser, de les réconforter : « Que votre cœur ne se trouble pas… Je pars vous préparer une place, mais je reviendrai et je vous emmènerai afin que, là où je suis, vous soyez aussi. Pour aller où je suis, vous connaissez le chemin. Je suis la Voie, la Vérité et la Vie. »
Mais cela n’apaise pas les apôtres. Ils ne veulent pas que le Christ s’en aille. Ils sont heureux d’être avec lui, d’écouter son enseignement, d’être témoins de ses miracles. Ils voudraient que cela dure toujours, que le Christ reste là avec eux, pas qu’il les emmène ailleurs, même si c’est auprès du Père.
Nous autres, aujourd’hui, souvent, nous réagissons comme les apôtres. Nous sommes attachés au Christ, nous avons confiance en lui parce qu’il nous éclaire dans nos doutes, nous aide dans nos difficultés et nos projets, et nous ne voulons pas que cela change. Nous l’aimons bien, mais pas jusqu’à aimer ce que lui veut pour nous.
Nous avons confiance qu’il peut nous aider à réaliser nos projets, et nous apprécions cette aide ; mais ses projets sur nous, cela ne nous préoccupe pas beaucoup. Souvent, nous ne savons pas trop quelle est sa volonté sur nous et nous ne cherchons pas tellement à le savoir.
Nous disons dans le Notre Père : « Que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne, que ta volonté soit faite », mais, en fait, nous prions surtout pour que notre volonté soit faite, que nos désirs soient comblés et que nos projets aboutissent.
Le Christ s’est efforcé, par tous les moyens, de nous faire comprendre que notre Dieu était un Père qui nous aime, qui n’a pas d’autre volonté que notre épanouissement et notre bonheur. C’était une révolution de dire cela.
Depuis toujours, dans toutes les religions, Dieu était un être tout-puissant, mystérieux, distant, imprévisible, qu’il fallait convaincre à coups de prières longues et obstinées et de sacrifices onéreux : il fallait lui offrir les plus beaux fruits du verger, les plus belles bêtes du troupeau, et parfois sacrifier le plus beau jeune homme ou la plus belle jeune fille de la communauté, pour obtenir qu’il daigne enfin tourner les yeux vers nous et nous venir en aide.
Jésus Christ vient nous apprendre que notre Dieu n’est pas d’abord une brute toute-puissante, mais un Père qui aime les hommes qu’il regarde comme ses enfants. Chez lui, la toute-puissance obéit à l’amour. Ce n’est pas un être mystérieux, lointain, énigmatique et inconnaissable, mais un Dieu qui s’approche et se fait connaître. Ce n’est pas un Dieu qui ne s’intéresse pas à nous, mais un Dieu qui n’a qu’une chose en tête : notre épanouissement et notre bonheur.
Mais alors, quand nous le prions, ce n’est plus la peine de lui dire : « Donne-nous ceci, donne-nous cela. » Puisqu’il n’a qu’une chose en tête, notre épanouissement et notre bonheur, il faut lui dire : « Notre Père qui es aux cieux, d’abord, que ton Nom soit sanctifié, et alors tout ira bien pour nous ; d’abord, que ton Règne vienne, et alors tout ira bien pour nous ; d’abord, que ta Volonté soit faite, et alors tout ira bien pour nous. »
Et après seulement, peut-être pourrons-nous ajouter : donne-nous ceci, donne-nous cela, le pain quotidien, le pardon des péchés, etc. De toute façon, il sait de quoi nous avons besoin avant même que nous le lui demandions (Mt 6, 8).
Mais justement, croyons-nous vraiment qu’il sait mieux que nous ce qui est bon pour nous, ou en sommes-nous encore à croire que nous savons mieux que lui ce qui nous convient ? Il me semble que l’Évangile d’aujourd’hui nous oblige à répondre à cette question.
Sainte Thérèse de Lisieux, convaincue que les idées du Seigneur sur ce qui est bon pour nous étaient meilleures que les nôtres, disait : « C’est ce qu’il veut que j’aime le mieux ! » Sommes-nous capables d’en dire autant ?
Si le Seigneur sait mieux que nous, et avant même que nous le lui demandions, ce qui est bon pour nous, est-ce encore la peine de prier ? Oui, parce que le Seigneur tient à ce que nous exprimions, par notre prière, notre foi et notre confiance en lui.
On le voit souvent dans l’Évangile. Par exemple, dans le récit de la guérison des deux aveugles de Jéricho. Malgré la foule qui essaie de les faire taire, ils s’avancent vers Jésus en criant : « Seigneur, Fils de David, aie pitié de nous ! » Saint Matthieu nous rapporte que Jésus s’arrêta, les appela et leur dit : « Que voulez-vous que je fasse pour vous ? »
Jésus sait bien ce qu’ils veulent, mais il tient à ce qu’en formulant leur demande : « Seigneur, que nos yeux s’ouvrent », ils expriment ainsi leur foi et leur confiance en lui (Mt 20, 29-34).
La prière chrétienne n’est donc pas une prière qu’on fait dans la crainte ou l’angoisse de ne pas être entendu. Nous n’avons pas affaire à un Dieu dont il faut attirer l’attention par une prière adroite ou obstinée qui parviendrait à faire tellement pression sur lui qu’il finisse par tourner la tête de notre côté.
« Quand vous priez, nous dit le Christ, ne rabâchez pas comme les païens ; ils s’imaginent que c’est à force de paroles qu’ils se feront exaucer » (Mt 6, 7).
Et saint Paul recommande aux Philippiens : « Ne soyez inquiets de rien ; en toute occasion, par la prière et la supplication accompagnées d’action de grâce, faites connaître vos demandes à Dieu. Et la paix de Dieu, qui surpasse toute intelligence, gardera vos cœurs et vos pensées dans le Christ Jésus » (Ph 4, 6-7).
« Ne soyez inquiets de rien », dit saint Paul ; sous-entendu : votre Père veille sur vous, il sait ce qu’il vous faut et ce qui vous manque.
Et même, c’est intéressant de le remarquer, saint Paul nous invite à rendre grâce dès que nous formulons notre prière, avant même d’avoir été exaucés. Pourquoi ? Parce que nous pouvons être sûrs que notre Père, qui veille toujours sur nous, va faire ce qu’il faut.
Pourtant, il arrive plus d’une fois que notre prière n’est pas exaucée. Alors ?…
Eh bien, le Seigneur a dit : « Demandez et vous recevrez. » Il n’a jamais dit : « Demandez et vous recevrez ce que vous avez demandé. »
Une fois encore, nous sommes au pied du mur. Croyons-nous vraiment que le bien que veut le Seigneur pour nous est meilleur que le bien que nous désirons, même quand il ne nous accorde pas ce que nous lui demandons ?
Exactement comme les parents qui ne donnent pas toujours à leurs enfants ce qu’ils demandent parce qu’ils voient mieux que leurs petits ce qui est bon pour eux.
Que retenir de tout cela ?
Est-ce que j’aime Dieu parce qu’il exauce toujours mes demandes, parce qu’il fait toujours ce qui me plaît ? Ou est-ce que j’aime Dieu même s’il ne me donne pas toujours ce que je lui demande, parce que je crois que, dans son amour infini, il sait mieux que moi ce qui est le meilleur pour moi ?
Petite remarque de fond (pas de ponctuation) : l’expression « Dieu n’est pas d’abord une brute toute-puissante » est percutante mais assez abrasive pour une homélie ; elle peut faire sourire certains et braquer d’autres. Si tu veux garder l’idée sans l’effet coup de poing, tu pourrais écrire : « Dieu n’est pas d’abord une puissance écrasante » ou « un maître tout-puissant et redoutable ».