Frères et sœurs,
L’Évangile que nous venons d’entendre a un message simple : « Vous serez persécutés à cause de mon nom, mais ne craignez pas, n’ayez pas peur, car je suis avec vous. » Voilà le résumé de cet Évangile.
Cet Évangile est adressé aux apôtres dans la suite de ce que nous avons entendu dimanche dernier lorsqu’il les envoyait proclamer que le royaume des cieux est proche et guérir. Mais juste après, il leur disait aussi : « Je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. » Et il prédisait aussi que, pour les communautés chrétiennes qui naîtraient de leurs prédications, viendraient la persécution, les procès, les flagellations, les condamnations à mort et même les trahisons à l’intérieur des familles.
Et c’est dans ce contexte que Jésus parle à ses apôtres, un contexte de persécution. La persécution, le prophète Jérémie la connaît aussi. Le prophète Jérémie a prêché pendant quarante ans à Jérusalem, durant la période qui a précédé l’exil à Babylone, une époque marquée par une grande corruption dans le monde politique et dans le monde religieux.
Et Jérémie n’y allait pas par le dos de la cuillère. Dans le passage qui précède juste la première lecture, il nous dit qu’il sentait la parole à l’intérieur de lui comme un feu dévorant, que c’était plus fort que lui, qu’il essayait de la contenir, mais qu’elle sortait quand même. Et cette parole lui vaut la persécution.
Il perd ses amis, mais au milieu de cette persécution, il garde la foi, il nous dit : « Le Seigneur est avec moi, un guerrier redoutable. »
Frères et sœurs, nous pouvons nous demander, quant à nous, quelle persécution pour notre foi est-ce que nous vivons aujourd’hui ? Nous avons la chance de vivre dans un pays où nous avons la liberté religieuse, mais nous vivons parfois quelque forme de persécution subtile.
Dans la famille, cela peut arriver lorsqu’il s’agit de baptiser un enfant alors que tout le monde n’est pas d’accord. Cela peut arriver aussi lorsqu’on découvre la foi, lorsqu’on est catéchumène dans une famille qui n’est pas chrétienne.
Cela peut arriver à l’université si l’on apprend que vous êtes « catho ». Cela peut arriver dans le travail. La persécution n’est bien sûr pas aussi forte que dans des pays où la liberté d’être chrétien n’est pas présente, mais elle est là.
Et par trois fois, Jésus va nous dire de ne pas craindre.
Il nous dit d’abord de ne pas craindre de parler. Il nous dit que ce qu’il nous a dit dans le creux de l’oreille, c’est-à-dire son enseignement qui était d’abord interpersonnel avec les apôtres, ce que nous avons reçu dans le creux de l’oreille, n’ayons pas peur de monter sur les terrasses des maisons pour le proclamer.
C’est une interrogation qui peut être la nôtre aussi aujourd’hui. Qu’est-ce que nous faisons de notre foi ? Est-ce que nous en parlons autour de nous ? Est-ce que nous la laissons transparaître par notre vie ?
Bien sûr, il s’agit de le faire avec intelligence, en demandant la grâce de l’Esprit Saint, en demandant son aide. Il ne s’agit pas de faire un contre-témoignage, il ne s’agit pas de condamner les autres, il ne s’agit pas de prendre des réflexes qu’on qualifie aujourd’hui d’identitaires et qui ne proclament pas l’Évangile, mais il y a à avoir le courage de parler.
Et parfois, parler nous amène à craindre pour notre vie.
« Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, dit Jésus, sans pouvoir tuer l’âme. » Autrement dit, Jésus nous dit : ne craignez pas, parce que, si vous parlez, ceux qui vous persécuteront, ceux qui vous en voudront, ceux qui vous dénigreront, ceux qui se moqueront de vous ne pourront pas atteindre le centre de votre personne, votre âme.
Je suis certain que vous avez déjà rencontré des personnes qui vous expliquent qu’elles ont changé de travail, qu’elles ont changé d’orientation dans leur vie et elles vous disent : « Je ne pouvais pas faire autrement, je ne voulais pas perdre mon âme. » On entend souvent cela.
C’est cela que Jésus nous dit de craindre : « Craignez plutôt celui qui peut faire périr dans la géhenne l’âme aussi bien que le corps. » Celui qui peut faire périr dans la géhenne l’âme aussi bien que le corps, c’est celui qui veille sur nous, celui pour lequel nous avons du prix plus que deux petits moineaux, celui qui connaît le nombre de cheveux de notre tête : notre Père du Ciel.
Bien entendu, il ne veut pas nous jeter dans la géhenne. La géhenne, c’est le nom d’une décharge publique qui était tout en bas de Jérusalem, dans la vallée du Hinnom. C’était un endroit où l’on déposait tout ce dont on ne voulait pas et qui brûlait en permanence.
Et on peut se demander, on peut interpréter ce texte comme le faisait le pape François il y a quelques années, en se demandant si finalement périr dans la géhenne, ce n’est pas perdre son âme au point de devenir insignifiant, de vivre une vie qui n’ait plus de poids. De devenir comme un déchet, comme quelqu’un qu’on jette, comme du sel qui n’a plus de saveur et que l’on met sur la route.
Frères et sœurs, aujourd’hui, la persécution dont nous pouvons souffrir est beaucoup plus subtile, mais peut-être aussi plus dangereuse. Je crois que c’est la persécution de la corruption.
Et c’est celle-là qui peut nous faire perdre notre âme.
Aujourd’hui, nous ne sommes pas soumis au pouvoir romain ni au pouvoir des autorités juives de l’époque, mais à d’autres autorités : les autorités numériques, les autorités économiques, qui veulent nous forcer, avec leurs algorithmes, à leur donner quelques instants d’attention, quelques parties de notre cerveau. Et nous finissons par adorer les idoles, par donner notre temps à ce qui n’en vaut pas la peine.
Le danger, c’est que nous perdions notre âme dans ces activités. Le risque est de nous laisser endormir, de ne plus voir les enjeux, de ne plus savoir nous déclarer pour Dieu devant les hommes.
Demandons la grâce de voir clair en nous-mêmes, demandons la grâce d’avoir le courage de parler, de parler vrai, de dire notre foi avec intelligence, avec la grâce de l’Esprit Saint. Demandons la grâce de regarder en notre cœur ce qui a du poids, ce qui donne la vie et ce qui n’en a pas, ce qui nous rend insignifiants.
Amen.