Dimanche de la Toussaint année A 1er novembre 2026

(Ap 7, 2-4.9-14) (1 Jn 3, 1-3) (Mt 5, 1-12a)

On considère souvent ces Béatitudes comme les constitutions du Royaume des Cieux, en même temps que les dispositions nécessaires pour y entrer. Première indication : ceux qui habitent ce Royaume sont des gens heureux. Le but de notre Père du ciel, c’est que ses enfants soient heureux, et tous les efforts du Christ, au long de son ministère ici-bas, visaient à ce que nous ayons la vie en abondance (Jn 10, 10). Avis à tous ceux qui pensent que la religion, c’est l’austérité, la rigidité, l’ascétisme, et qu’un bon croyant se doit d’avoir « une tête de carême sans Pâques », pour reprendre l’expression du pape François.

Mais, deuxième indication : les modèles de bienheureux présentés par l’Évangile — des pauvres de cœur, des gens qui pleurent, qui sont persécutés ou insultés — ne correspondent guère à l’image que nous nous faisons des gens heureux. Et dans notre monde de compétition, où la concurrence est rude, les doux, les pacifiques, les miséricordieux ne font pas partie des modèles qu’on se propose d’imiter. Que veut donc dire le Seigneur ? Regardons de près la première Béatitude, qui est un peu comme la base de toutes les autres.

Bienheureux les pauvres de cœur, car le Royaume des Cieux est à eux. Qu’est-ce que c’est, un pauvre de cœur ? Ce n’est pas un nécessiteux, qui n’a pas d’argent, pas de maison, pas de voiture, pas de vêtements convenables ; ce n’est pas non plus quelqu’un qui n’a pas d’instruction ni d’éducation ou encore qui n’a pas une situation en vue dans la société. Un pauvre de cœur, ce n’est pas un pauvre au plan de l’avoir, parce qu’il n’a pas des choses et pas de richesses ; c’est quelqu’un qui est pauvre au niveau de l’être, au plan moral et spirituel, c’est-à-dire quelqu’un qui n’arrive pas à aimer sa femme, son mari, ses enfants comme il le voudrait, qui n’arrive pas à être honnête comme il le voudrait, en dépit des richesses, de l’instruction ou de la culture qu’il pourrait avoir. Il se rend compte, comme saint Paul : « Le bien que je veux, je ne le fais pas et le mal que je ne veux pas, je le fais… ; malheureux homme que je suis ! », dit la traduction française du Nouveau Testament, mais la traduction malgache est plus éclairante, qui dit : « Hélas ! Je suis pauvre ! »

Mais comment le fait de me sentir pauvre va-t-il me rendre heureux ? Je suis d’abord malheureux en constatant que je n’arrive à rien par moi-même, mais quasiment en même temps, je vais ressentir vivement le besoin de l’aide de Dieu et je vais me tourner vers lui pour l’obtenir, confiant que lui, qui est un Père aimant, va venir à mon secours. « Moi, je suis pauvre et malheureux, dit le Ps 40, mais le Seigneur pense à moi. » Il se trouve que les pauvres de cœur sont les préférés du Seigneur. Il nous le disait déjà en Isaïe : « Le ciel est mon trône et la terre mon marchepied, mais celui vers lequel je jette les yeux, c’est le pauvre et le cœur contrit. » (Is 66, 1-2)

Voilà comment les pauvres de cœur, qui devraient être malheureux puisqu’ils n’arrivent à rien par eux-mêmes, se retrouvent bienheureux : dans leur malheur, ils se sont tournés vers Dieu, qui leur a donné ce que ni les richesses de la terre, ni le savoir, ni la culture, ni une bonne réputation ne pouvaient leur donner. Que je sois pauvre, qu’est-ce que ça peut faire, puisque Dieu est avec moi ! Voilà pourquoi saint Paul, tout joyeux, disait : « Je puis tout en celui qui me fortifie ! » (Ph 4, 13) « Quand je suis faible, c’est alors que je suis fort ! » (2 Co 12, 10) Le pauvre de cœur n’est pas heureux parce qu’il est pauvre, mais parce que sa pauvreté l’a conduit à se tourner vers Dieu, qui l’a comblé bien au-delà de tout ce que les richesses de la terre auraient pu lui apporter.

Il y a là un paradoxe étonnant. La pauvreté, qui est un mal (personne ne souhaite à ceux qu’il aime d’être pauvre), arrive à nous rendre heureux parce qu’elle nous conduit à nous tourner vers Dieu, qui nous comble de richesses supérieures aux richesses de la terre et ne nous laisse rien à regretter et personne à envier. « Celui qui vient à moi n’aura jamais faim, celui qui croit en moi n’aura jamais soif. » (Jn 6, 35) ; tandis que la richesse qui, apparemment, est un bien, qu’il s’agisse de richesses spirituelles ou matérielles, en fait, se révèle être un mal : elle est à l’origine de tous les conflits, les haines, les jalousies, et même le pire mal qui soit, s’il faut en croire saint Paul qui, dans la première épître à Timothée, écrit : « La racine de tous les maux est l’amour de l’argent. » (1 Tm 6, 10) Pourquoi une telle sévérité ? C’est que la richesse nous ferme sur nous-mêmes, nous coupant des autres et de Dieu. Les riches, parce qu’ils peuvent, avec leur argent, satisfaire presque tous leurs désirs, sont tentés de croire qu’ils n’ont besoin de rien ni de personne, même pas de Dieu. Comme dit le Ps 17 : « Leur cœur épaissi se ferme. » Et le Christ, dans l’Évangile, est extrêmement sévère. Pour lui : « Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume des Cieux. » (Mt 19, 24)

C’est pourquoi la pauvreté de cœur n’est pas une qualité facultative qu’on peut ne pas avoir et entrer quand même dans le Royaume des Cieux. C’est une qualité indispensable, absolument nécessaire, parce qu’elle nous ouvre à Dieu qui, dans son amour, veut partager avec nous tout ce qu’il a et tout ce qu’il est. C’est pourquoi le Christ place la pauvreté de cœur en tête des dispositions qu’il faut avoir pour entrer dans le Royaume. Les pauvres de cœur ne sont pas heureux parce qu’ils sont pauvres, mais parce que leur pauvreté leur fait retrouver Dieu, source de tout bien. De même, ceux qui pleurent ne sont pas heureux parce qu’ils pleurent, mais parce que, n’étant pas satisfaits des joies que le monde peut leur offrir, ils se tournent vers Dieu pour y trouver la vraie joie. De même encore, ceux qui ont faim et soif de justice sont heureux parce que, insatisfaits de la justice des hommes, ils cherchent la vraie justice, celle que Dieu seul peut nous offrir.

En un mot, l’attitude de base pour entrer dans le Royaume est d’être un homme de désir, insatisfait de tout ce que les biens de la terre peuvent lui offrir et qui cherche plus et mieux que tout ce que les richesses et les biens d’ici-bas peuvent lui offrir. Et ce plus et ce mieux, on ne peut les trouver qu’auprès du Seigneur, comme saint Augustin l’exprime dans une formule célèbre, jamais dépassée : « Tu nous as faits, Seigneur, pour toi, et notre cœur est sans repos jusqu’à ce qu’il repose en toi. »

Que retenir de tout cela ?

Dans ces Béatitudes, le Seigneur nous présente les dispositions à avoir pour entrer dans le Royaume. Avant tout, il faut être pauvre de cœur, c’est-à-dire pauvre au plan moral et spirituel. Le pauvre de cœur constate qu’il n’arrive pas à faire le bien qu’il aime et qu’il fait le mal qu’il n’aime pas. Heureux celui-là ! Il a de la chance ! Dans son malheur, voyant que les richesses d’ici-bas ne peuvent lui venir en aide, il va se tourner vers Dieu pour lui demander secours. Et cela tombe bien, parce que justement Dieu est un Père qui n’a qu’une idée : le bonheur de ses enfants.

À qui s’adresse ce discours de Jésus ? À ceux qui ont envie de quelque chose qu’ils n’ont pas. Si vous êtes des satisfaits, des repus, ce n’est pas pour vous. Mais si vous n’êtes pas satisfaits de ce que vous êtes, si vous avez envie d’être mieux, alors, c’est pour vous, ce discours-là. Tant mieux si vous n’êtes pas satisfaits de ce que le monde peut vous offrir et si, désirant plus et mieux, vous vous tournez vers moi parce que justement, ce que je veux, c’est que vous soyez heureux et que vous ayez la vie en abondance (Jn 10, 10).

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