Vincent Lascève

Rendre à Dieu ce qui lui appartient, baptême de deux enfants à la Bassée

Chers frères et sœurs,

Comme les dimanches précédents, l’évangile que nous venons d’entendre se situe dans le Temple, dans le cadre de l’affrontement verbal entre Jésus et ses adversaires après qu’il a chassé les vendeurs de ce lieu saint.

Aujourd’hui, ce sont les pharisiens qui s’entourent des hérodiens pour lui tendre un piège. Après des flatteries qui l’invitent à parler franchement pour dire la vérité sans se laisser influencer par personne, ils lui posent la question : « Est-il permis, oui ou non, de payer l’impôt à César, l’empereur ? ». La question est fléchée, les pharisiens veulent qu’il réponde oui ou non. S’il répond oui, il est un collaborateur de Rome et ne peut être le Messie. S’il répond non, les hérodiens, dont le pouvoir dépend des romains peuvent le dénoncer à eux.

Jésus comprend le piège et les démasque directement :« Hypocrites ! ». Puis il les renvoie à eux-même en les confrontant aux pensées de leur propre cœur : « pourquoi voulez-vous me mettre à l’épreuve ? »

Ensuite, demandant qu’on lui montre une pièce de monnaie, il leur répond de manière pragmatique et néanmoins très profonde.

Pragmatiquement, en leur faisant sortir une monnaie et reconnaitre l’effigie de César dans l’enceinte du Temple, où les images humaines n’étaient pas permises, il leur fait reconnaitre qu’eux-mêmes utilisent la monnaie de César, et donc reconnaissent et vivent sous son pouvoir. En leur disant « rendez à César ce qui est à César » Jésus reconnait la légitimité du pouvoir politique qui a été remise par Dieu à une autorité terrestre pour organiser la société et promouvoir le bien commun. C’est le sens de la première lecture dans laquelle Isaïe affirme que c’est Dieu qui a remis un titre à l’empereur Cirus. Si le pouvoir politique est confié par Dieu, payer l’impôt à César n’est pas un acte d’idolâtrie.

Cependant de manière plus profonde, derrière l’affirmation « rendez à César ce qui est à César » Jésus veut dire également « ne rendez à César QUE ce qui est à César » c’est-à-dire l’organisation du bien commun. C’est le sens de l’affirmation « rendez à Dieu ce qui est à Dieu ». Dieu est l’unique, qui seul mérite notre adoration. Dieu est le créateur auquel nous appartenons. Adorer les idoles de l’argent, du pouvoir, de l’orgueil, c’est refuser de rendre à Dieu ce qui lui appartient, nous-mêmes, qui sommes invités à rendre gloire à Dieu par notre vie.

En réfléchissant au sens des deux baptêmes de … et … dans quelques instants j’ai pensé à la lecture traditionnelle de cet évangile qu’on fait de nombreux pères de l’Église. Pour eux, il existe une autre monnaie frappée d’une image, cette monnaie c’est nous-même. Avant même notre baptême, nous partageons avec tous les humains d’être créés « à l’image de Dieu » (Gn 1,27) et de lui appartenir. Dieu a imprimé sa marque de fabrique en tout être humain, croyants de toutes les religions ou non. Mais cette image doit devenir visible par notre vie et cela c’est le propre des chrétiens. Nous sommes chrétiens pour rendre gloire à Dieu, le rendre visible par notre vie. Et celui qui nous permet de rendre visible l’image de Dieu, c’est Jésus, l’image du Dieu invisible (Col 1,15). Dans quelques instant la vie de Jésus va être déposée dans le cœur de ces enfants par le baptême. Vous parents, parrains et marraines prenez aujourd’hui l’engagement de prendre soin de la vie de Jésus en ces enfants. Cela implique de les aider à le connaitre progressivement par l’exemple de votre vie, par l’enseignement de la foi en famille, par la participation au catéchisme. Cela implique de les aider peu à peu à développer leurs talents et capacités humaines, à collaborer à la vie de l’Esprit Saint qui va venir demeurer en eux dans quelques instants. C’est une lourde responsabilité. Il s’agit de former non seulement des citoyens, qui rendront à César ce qui est à César, en cherchant le bien commun avec tous les humains de bonne volonté, mais il s’agit aussi de leur permettre de rendre à Dieu, ce qui lui appartient, la gloire de notre vie.

Et nous tous ici rassemblés demandons nous si nous rendons à Dieu ce qui lui appartient : nous-mêmes.

Amen.  

« Mon enfant, va travailler à ma vigne » 26e dim T.O. année A 1er octobre 2023, église Saint Benoit Labre

« Mon enfant, va travailler à ma vigne »

Dans un contexte de tension avec les chefs des prêtres et les anciens, après que Jésus a chassé les vendeurs du Temple, Jésus met en scène deux fils qui entendent cet appel. « Mon enfant, va travailler à ma vigne ».

Ce dimanche, laissons résonner dans notre cœur ses paroles : « Mon enfant, va travailler à ma vigne ».

Et demandons-nous quel type de fils nous sommes.

Pour Jésus, le premier fils, celui qui dit « je ne veux pas » ce sont toutes les personnes qui refusent d’abord de pratiquer la Loi, comme les publicains, les prostituées et les pécheurs, ceux qui ne fréquentent pas le Temple parce qu’il ne se considèrent pas dignes, mais qui un jour ont reçu la grâce d’une conversion, c’est-à-dire de recevoir la parole de Jean Baptiste comme annonçant la venue du Messie. Ils ont le cœur ouvert, peut être parce qu’ils ont senti l’impasse de leur propre vie, et ont senti la nécessité de recevoir le pardon de leurs fautes, la soif d’une vie libérée du péché.

Le second fils celui qui dit « oui Papa » mais qui ne va pas travailler à la vigne, ce sont les grands prêtres et les anciens, les pharisiens, tout ceux qui pratiquent la loi, tous ceux qui prient, mais dont les actes ne produisent pas de fruit de conversion (Mt 3,8). Ils ont refusé de croire à la parole de Jean Baptiste qui appelait à la justice et à la conversion de péchés. Ils restent cantonnés dans la sécurité apparente que leur donne la pratique de la loi, sans voir que le péché habite leur cœur par le sentiment de supériorité et les arrangements qu’ils font avec la justice.

Il ne s’agit pas pour Jésus de dire que la pratique religieuse est mauvaise et qu’il faudrait vivre comme les prostitués et les pécheurs en dehors de la loi. Non, mais il souligne combien les premiers sont ouverts à la grâce et les second lui sont fermés.

Et quel est le signe pour Jésus que la grâce nous a touché, que nous sommes proches du Royaume des cieux ? Ce sont nos actes. Pour Jésus les paroles, les prières sans les actes n’apportent pas le salut. « Il ne suffit pas de me dire Seigneur, Seigneur pour entrer dans le royaume des cieux, il faut faire la volonté de mon Père qui est aux cieux » (Mt 7,21).

Alors ce matin, prenons conscience comme les hébreux dans la première lecture de la responsabilité de nos actes. Ils se révoltent un peu contre le prophète Ézéchiel parce qu’ils pensaient que tous leurs malheurs venaient de la faute de leurs pères. Ézéchiel leur dit que la vie ou la mort spirituelle dépend de leurs actes. Non pas de leur passé de juste ou de pécheur mais de leur conversion aujourd’hui.

La seconde lecture peut aussi nous permettre de vérifier où nous en sommes dans les relations avec nos frères et sœurs, où se vérifie toujours ou pas, notre conversion. « Ayez assez d’humilité pour estimer les autres supérieurs à vous-mêmes. « Que chacun de vous ne soit pas préoccupé de ses propres intérêts ; pensez aussi à ceux des autres. » le signe de la conversion, c’est l’humilité, l’ouverture aux intérêts des autres, les contraire de l’orgueil et de l’égoïsme ou de l’esprit de chapelle.

Le chemin de la conversion est long et jamais acquis une fois pour toute, mais sur ce long chemin, nous pouvons compter sur la grâce de Dieu, elle a touché les prostituées, les publicains et les pécheurs, elle ne demande qu’à se donner à nous en abondance.

Amen. 

Le pardon sans limite. 17 septembre 2023 – 24ème Dim. A – Mt 18, 21-35

« Je veux bien pardonner, mais il y a des limites ! » Combien de fois n’avons-nous pas pensé cela, lorsque quelqu’un commet une faute contre nous et qu’il recommence sans cesse. Nous sommes tentés de mettre une limite au pardon.

Pourtant Jésus est clair : « Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à 70 fois sept fois. » Ce qui veut dire, que Jésus nous demande de pardonner, toujours sans limite.

Entrer dans le par-don, c’est-à-dire renouer une relation avec quelqu’un par-delà l’offense qu’il nous a faite, est parfois un travail long et difficile, impossible à vue humaine. Mais si nous nous appuyons sur le pardon de Dieu ce n’est pas impossible.

Jésus nous fait passer par le chemin d’une parabole très parlante, que je transpose avec les valeurs monétaires d’aujourd’hui.

Souvent, nous sommes cet homme qui se met en colère et saute à la gorge de cet autre qui lui doit 6280 € (l’équivalent actuel de 100 pièces d’argent, c’est-à-dire 100 jours de travail au SMIC Net).  Nous exigeons la justice mais souvent notre justice s’exerce dans la colère et la violence habite notre cœur. Et souvent nous creusons davantage le fossé relationnel entre celui qui nous a offensé et nous.

Nous oublions qu’un jour, un Roi nous a remis une dette de 3 milliards 768 millions d’euros Ce qui correspond à 232 000 années de salaire au SMIC ! Ce Roi, c’est Dieu qui a eu compassion de tous et en Jésus s’est laissé clouer en croix en disant « Père, pardonne-leur ils ne savent pas ce qu’ils font ».

Nous oublions qu’à chaque instant nous recevons de lui la vie et les moyens de vivre, et qu’il fait pleuvoir la pluie sur les justes et les méchants, nous qui l’avons si souvent oublié ou renié dans le péché. Nous oublions qu’il nous pardonne en permanence, parce qu’il est Miséricorde au plus profond de son être, et que nous sommes invités comme lui à devenir miséricorde.

Nous oublions que Jésus nous a dit de prier Notre Père en disant : « pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés. »

Si nous restons dans la colère, à ruminer sans cesse contre ceux qui nous ont fait du mal, à ruminer secrètement une vengeance, à salir leur réputation dès que l’on prononce leur nom dans une conversation, nous ne sommes plus dans la miséricorde, notre cœur devient dur et nous pouvons de nouveau être livrés à la torture de notre propre culpabilité, et souffrir pour nos propres fautes. Sur ce chemin nous ne connaitrons jamais la paix et la guérison du cœur.

Est-ce que cela veut dire que miséricorde exclut la justice ? « Il ne s’agit pas de deux aspects contradictoires, écrivait en 2015 le Pape François dans la bulle de lancement de l’année de la Miséricorde, mais de deux dimensions d’une unique réalité qui se développe progressivement jusqu’à atteindre son sommet dans la plénitude de l’amour.[1] Il ajoutait « Qui se trompe devra purger sa peine, mais ce n’est pas là le dernier mot, mais le début de la conversion, en faisant l’expérience de la tendresse du pardon. Dieu ne refuse pas la justice. Il l’intègre et la dépasse dans un événement plus grand dans lequel on fait l’expérience de l’amour, fondement d’une vraie justice.»[2]

Autrement dit, oui la justice est nécessaire pour vivre ensemble, mais elle n’est qu’une étape vers la Miséricorde. Il est fondamental pour les victimes que leurs agresseurs reçoivent une juste peine, mais la violence, la colère, une justice inhumaine n’apporteront la guérison ni aux victimes ni aux agresseurs.

Pardonner, n’est pas possible humainement. Il suffit pourtant de vouloir pardonner, pour que, peu a peu, la miséricorde qui est Dieu lui-même grandisse en nous. Souvenons-nous des milliers de pardons, petits ou très grands que nous avons reçus de Dieu. Prenons-en conscience pour que notre cœur redevienne miséricordieux. Et un jour nous découvrons qu’un pardon que nous pensions impossible est donné par la grâce de Dieu. Amen.


[1]  Bulle d’indiction du Jubilé Extraordinaire de la Miséricorde N°20 https://www.vatican.va/content/francesco/fr/bulls/documents/papa-francesco_bolla_20150411_misericordiae-vultus.html.

[2] Ibid, N°21.