(Is 45, 1.4-6) (1 Thess. 1, 1-5b) (Mt 22, 15-21)
Qui étaient exactement les Pharisiens et pourquoi voulaient-ils piéger Jésus ?
Les Pharisiens étaient des pratiquants plutôt fervents. L’ensemble des scribes, des docteurs de la Loi et des prêtres étaient pharisiens. Leur idéal, c’était de pratiquer minutieusement la Loi et de maintenir la ferveur. Certains, comme Nicodème, appréciaient Jésus et l’invitaient parfois à dîner chez eux. Saint Paul, avant sa conversion, était un pharisien zélé. Mais un grand nombre d’entre eux, entraînés par l’orgueil, s’étaient éloignés de leur idéal et se servaient de la religion pour leur promotion personnelle. Ils cherchaient à être vus faisant de longues prières et, à travers leur observation minutieuse et ostentatoire de la Loi, voulaient être regardés comme une élite, dominant les autres qu’ils condamnaient et méprisaient. Leur prétention et leur exhibitionnisme religieux heurtaient. On les prenait pour des hypocrites, mais on les craignait.
Pourquoi voulaient-ils piéger Jésus ? Parce que le prestige de Jésus, qui impressionnait les foules par la profondeur de son enseignement et par ses miracles, faisait de l’ombre à leur prétention de dominer la société et suscitait chez eux une forte jalousie. C’est lui maintenant, et non plus les Pharisiens, qu’on regardait comme un Maître. C’est sur lui maintenant que se reportaient l’admiration et l’estime de tous, et non plus sur eux. De plus, Jésus les traitait ouvertement d’hypocrites qui disent et ne font pas, de guides aveugles, de sépulcres blanchis, de serpents et d’engeance de vipères (Mt 23). Et surtout, ils reprochaient à Jésus d’introduire des idées nouvelles et de vouloir changer la religion. Ils pensaient que leur manière de comprendre la Loi était la seule vraie ; ils s’estimaient seuls défenseurs de l’orthodoxie. Pour eux, Jésus n’était qu’un hérétique et un ennemi de la religion, qu’il détruisait avec ses idées nouvelles et la manière nouvelle d’observer la Loi qu’il proposait. Ils lui tendent donc un traquenard :
Est-il permis ou non de payer l’impôt à César ?
Apparemment, le dilemme est imparable. S’il répond oui, les Pharisiens diront : « Voyez, c’est un traître à notre patrie, il collabore avec l’occupant romain. » S’il répond non, ils diront : « Voyez, c’est un révolutionnaire qui sème le trouble. » Mais Jésus répond habilement par une expression devenue proverbiale : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. »
Se servir de la religion pour renforcer sa situation personnelle, ce n’est pas une tactique propre aux Pharisiens du temps de Jésus. Elle a été employée bien des fois au cours des siècles. Au lieu de servir Dieu, on se sert de Dieu pour sa promotion personnelle. Ainsi, le bon roi Henri IV, qui se convertit au catholicisme pour pouvoir être roi de France. Son expression : « Paris vaut bien une messe » est devenue proverbiale. Ou encore, aujourd’hui, on peut voir tel haut responsable de l’URSS s’afficher dans les cérémonies religieuses et combler l’Église orthodoxe de faveurs pour asseoir sa popularité, tout en accumulant en même temps les crimes et les assassinats. En Chine, le gouvernement s’efforce de mettre l’Église à son service en nommant des évêques de son choix et a même entrepris de réécrire l’Évangile pour en donner une version compatible avec l’idéologie communiste ! À une toute autre échelle, dans l’une ou l’autre paroisse de notre diocèse, on peut voir tel ou tel responsable de la chorale ou le sacristain s’accrocher à ses modestes pouvoirs et refuser de céder une parcelle de son autorité à des collaborateurs éventuels.
Mais ce que reproche Jésus aux Pharisiens, bien plus que leur ambition de se servir de la religion pour leur promotion personnelle et de s’assurer du prestige et de l’autorité dans la société, c’est leur prétention d’avoir parfaitement compris le mystère de Dieu, d’avoir la seule interprétation vraie de l’Écriture et de la Tradition. C’est cet orgueil-là qui les conduit à considérer Jésus comme un hérétique qui détruit la religion. Pourtant, huit siècles avant Jésus-Christ, le Seigneur nous enseignait déjà à travers Isaïe : « Autant le ciel est élevé au-dessus de la terre, autant mes pensées sont élevées au-dessus de vos pensées » (Is 55, 9).
En réalité, personne n’a jamais tout compris de Dieu ; il en reste toujours à comprendre, on n’en voit jamais le bout. L’Esprit de Dieu ne cesse de nous enseigner chaque jour. « Nous tous qui, réfléchissant comme en un miroir la gloire du Seigneur, sommes transformés en cette même image, toujours plus glorieuse, comme il convient à l’action du Seigneur qui est Esprit », dit l’épître aux Corinthiens (2 Co 3, 18).
Le Christ est révélation. On ne peut pas le capter et le retenir, de même qu’on ne peut pas retenir une source et l’empêcher de couler. Comme la source emmène l’eau toujours plus loin, de même le Christ nous emmène toujours plus loin dans la connaissance et l’amour de Dieu. Si la source n’emmène plus l’eau un peu plus loin, c’est qu’elle est tarie. Si notre foi et notre pratique religieuse cessent de nous emmener un peu plus loin, c’est qu’elles sont mortes. Tout ce qu’on a fait jusqu’à maintenant, c’est très bien, à condition que ça ne s’arrête pas. Les traditions constituent une sorte de tremplin qui donne de l’élan pour aller plus loin. On s’appuie dessus pour prendre de l’élan et aller plus loin. Le tremplin cesse d’être un tremplin si on ne s’en sert pas pour aller plus loin. Ce n’est plus qu’un petit tas de planches, du bois à brûler. Les traditions cessent d’être des traditions si elles ne servent plus à aller plus loin. Elles ne sont plus qu’un ensemble de fétichismes plus ou moins, mais toujours ridicules.
Rapidement, un mot à propos de la consigne du Christ : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. »
La politique a mauvaise réputation. C’est vrai que c’est souvent un panier de crabes, avec beaucoup d’ambitions égoïstes, d’injustices et de corruption, mais n’oublions pas que la politique est aussi un service de la société, en vue du bien commun de tous et du bonheur de chacun. Paul VI a pu dire que la politique était une forme privilégiée de la charité. Ne nous contentons pas de laisser les autres se débattre dans les délicats et difficiles problèmes de société, en restant bien au chaud, à l’abri de nos belles idées et de nos grands sentiments. À chacun de voir, là où il est, ce qu’il peut faire afin que règne en politique aussi l’esprit de l’Évangile.
Que retenir de tout cela ?
Les Pharisiens nous montrent ce qu’il ne faut pas faire : chercher par tous les moyens à être admiré, se croire supérieur aux autres et les mépriser, croire qu’on a atteint la perfection et qu’on n’a plus rien à apprendre. Et surtout, ne pas nous servir de Dieu et de la religion pour assurer notre promotion personnelle. La seule attitude juste qu’on peut avoir devant Dieu, c’est de le servir, avec le réalisme de l’humilité, reconnaissant comme saint Paul que « je ne fais pas le bien que j’aime et que je fais le mal que je n’aime pas » (Rm 7, 19), mais que, quand même, « je puis tout en celui qui me fortifie » (Ph 4, 13).
Cet Évangile nous rappelle aussi que la politique, étant un service en vue du bien commun, c’est un devoir pour un chrétien de s’y engager, avec toujours le souci de servir et non de se servir. Cela n’a jamais varié depuis Jésus-Christ : pour les chrétiens, la politique, c’est le lavement des pieds.
Remarque : j’ai également rectifié deux références bibliques manifestement erronées dans le texte d’origine : la citation sur la transformation à l’image du Seigneur se trouve en 2 Co 3, 18, et non dans l’épître aux Éphésiens ; « Je puis tout en celui qui me fortifie » renvoie à Ph 4, 13. J’ai conservé le fond et le ton du texte, sans en réécrire les idées.