(Ez 33, 7-9) (Rm 13, 8-10) (Mt 18, 15-20)
Si ton frère a péché contre toi, va lui faire des reproches seul à seul. S’il t’écoute, tu as gagné ton frère. S’il ne t’écoute pas, essaie encore avec une ou deux personnes ou avec l’aide de la communauté. De quoi s’agit-il ? De gagner celui qui a commis une faute, c’est-à-dire d’amener celui qui a mal agi à repartir du bon pied. Souvent, nous pensons que le pardon ou la réconciliation ne concernent que le passé, qu’il s’agit seulement d’opérer un règlement de comptes portant sur le passé, de tirer un trait sur le passé. Nous pensons que si l’offenseur manifeste un regret sincère de ses fautes passées et que si l’offensé fait preuve d’indulgence et de bonté, il y a pardon et réconciliation. Nous oublions que le pardon et la réconciliation entraînent un changement pour l’avenir de l’offenseur et de l’offensé. Pour Jésus en tout cas, l’avenir compte plus que le passé. Dès le tout début de son enseignement, dans le cas où des fautes ont été commises, le Seigneur ne dit pas simplement : repentez-vous, regrettez vos fautes passées, il exige davantage : « Convertissez-vous », dit-il, c’est-à-dire : en plus de vos regrets portant sur le passé, engagez votre avenir dans une nouvelle voie, changez de mentalité, revenez vers Dieu. C’est exactement ce que signifie le mot grec de l’évangile, métanoeïté, : changez de mentalité et revenez vers Dieu.
Le regret, le repentir, ce sont de très beaux sentiments, absolument nécessaires si on veut s’éloigner du mal et revenir vers le bien, mais ils demeurent parfaitement stériles, si on ne va pas plus loin. Par contre, ils cessent d’être stériles dès qu’ils deviennent changement de mentalité et retour vers Dieu. En face du mal et du péché, le seul remède efficace, c’est la conversion. Toute autre réaction est insuffisante. En effet, quelles sont les réactions possibles ? Laisser faire ? Ce serait catastrophique. Si on laisse faire celui qui agit mal, il en profitera pour recommencer. Punir ? Le résultat n’est pas garanti. La punition peut dissuader celui qui agit mal de recommencer, c’est vrai ; mais, mal appliquée, elle peut rendre le malfaiteur pire qu’avant ; c’est semble-t-il ce qui se passe avec la prison, d’où on ressort quelquefois pire qu’on n’est entré. Pardonner ? C’est très bien et le Christ nous en fait un devoir. Mais pardonner trop facilement peut encourager celui qui fait mal à récidiver. Ni l’indulgence, ni les sanctions, ni même le pardon, ne sont, en soi, efficaces. La seule solution vraiment efficace, est d’amener celui qui fait mal à changer, à se convertir. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut jamais être indulgent, jamais punir, jamais pardonner. Mais cela veut dire que l’indulgence, la sanction ou même le pardon, ne sont des remèdes efficaces que lorsqu’ils emmènent plus loin, jusqu’à la conversion.
Eh bien justement, est-ce que nous nous préoccupons vraiment des conversions que nous devrions opérer pour être plus sérieux dans notre vie de chrétiens ? On a toujours à se convertir. En général, nous sommes capables de regretter le mal que nous avons fait. Nous sommes sincères lorsque nous récitons au début de la messe le ‘ je confesse à Dieu’ ou lorsque dans une prière personnelle nous récitons un acte de contrition, mais j’ai peur que nous ne pensions pas beaucoup aux changements que nous devrions faire pour être de meilleurs chrétiens. Quand nous allons nous confesser par exemple, nous faisons notre examen de conscience pour nous rappeler les fautes que nous avons commises, les regretter et en demander pardon. Très bien. Mais est-ce qu’il ne faudrait pas aussi chercher quelle conversion nous devrions faire, quel changement nous devrions opérer dans notre manière de vivre ? Dans la manière traditionnelle d’administrer le sacrement de réconciliation il y a la ‘pénitence’ donnée par le confesseur au pénitent après que celui-ci ait achevé son accusation. Mais souvent, cette pénitence paraît bien inappropriée. Je me souviens qu’un jour, j’étais alors étudiant, j’ai entendu un camarade qui disait en causant avec un autre : oh ! l’abbé un tel, tu lui dirais en confession que tu as tué trois fois ton père et ta mère, il te donnerait comme pénitence un Notre Père et deux Je vous salue Marie ! Cette réflexion m’a beaucoup frappé. Je me suis promis de faire attention, lorsque je serais prêtre à proposer aux pénitents des ‘pénitences’ plus adaptées à leur cas. C’est pourquoi, maintenant, lorsque j’entends des confessions, je m’efforce de demander au pénitent après qu’il a achevé son accusation : à votre avis, qu’est-ce qui est le plus grave dans tout ça, qu’est-ce qu’il faudrait changer tout de suite ? Ou bien je lui propose moi-même : d’après tout ce que vous dites, je pense que le plus urgent serait peut-être de changer votre manière de faire sur ceci ou cela, qu’est-ce que vous en pensez ? Je ne sais pas si cette manière de faire est parfaite, mais je n’ai pas trouvé mieux pour nous aider à comprendre que dans le sacrement de réconciliation, le but n’est pas de régler des comptes du passé, ni même de repartir comme avant, mais de changer et de repartir autrement et mieux qu’avant, forts de la grâce qu’on vient de recevoir.
Car, ne l’oublions pas, le pardon du Seigneur n’est pas quelque chose comme un coup de chiffon qui enlèverait la poussière sur un meuble. En même temps que le pardon du Seigneur efface, détruit le péché, il change notre cœur. Et nous rend capables de changer ; il l’avait déjà bien précisé par la bouche d’Ézéchiel : Je vous donnerai un cœur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau… Je mettrai mon esprit en vous et je ferai que vous marchiez selon mes lois et que vous observiez mes coutumes. (Ez 36, 26-27). En malgache, c’est une belle expression, on dit que le Seigneur transfère son cœur dans le nôtre.
Que retenir de tout cela ?
Dans cet évangile le Seigneur nous demande, lorsque quelqu’un a mal agi envers nous, de le gagner, c’est-à-dire de l’amener à repartir du bon pied. Devant le mal, pas question de laisser faire sans réagir, bien sûr. Punir ou pardonner, ce n’est pas suffisant, cela ne donne pas toujours de bons résultats et on ne peut pas se contenter de regretter le mal commis dans le passé, il faut aller jusqu’à s’engager à faire autrement dans l’avenir. L’idéal, c’est d’arriver à ce que celui qui fait mal se convertisse. C’est pourquoi le Christ ne se contente pas de prêcher le repentir et le regret de ses fautes, plus exigeant, il nous dit : Convertissez-vous, c’est-à-dire : en plus de vos regrets portant sur vos fautes passées, engagez votre avenir dans une nouvelle voie, changez votre manière de faire et revenez vers Dieu.
Le Seigneur nous entraîne toujours à aller de l’avant. De même que la source emmène l’eau toujours plus loin, de même le Christ nous emmène toujours plus loin dans la connaissance et l’amour de Dieu. Si une source n’emmène plus l’eau un peu plus loin, c’est qu’elle est tarie. Si notre foi et notre pratique religieuse cessent de nous emmener plus avant, c’est figé et bientôt ce sera complètement mort. On ne peut pas rester figé dans le passé. Les traditions du passé, ce sont les fondations de l’avenir, elles constituent une sorte de tremplin qui donne de l’élan pour aller plus loin. Un tremplin cesse d’être un tremplin si on ne s’en sert pas pour aller plus loin. Les traditions cessent d’être des traditions si elles ne servent plus à aller plus loin. Elles ne sont plus que des fétichismes plus ou moins, mais toujours ridicules.
Dans la vie chrétienne, on ne peut jamais s’arrêter en pensant qu’on en a fait assez. J’aime l’expression de Saint-Exupéry qui disait : Il n’y a pas de repos, sinon dans la paix des moissons, quand Dieu engrange.