(Ex 19, 2-6a) (Rm 5, 6-11) (Mt 9, 36 – 10, 8)
Comme le Christ est triste en voyant les foules sans pasteurs, nous aussi aujourd’hui nous sommes tristes de voir autour de nous tant de fidèles abandonnés, et tant d’églises fermées en raison du manque de prêtres. Personnellement, en plus, je suis en colère. Pourquoi ? Pendant vingt ans j’ai été curé de brousse à Madagascar : six ans en charge d’un district de 18 paroisses et quatorze ans d’un district de 32 paroisses. Dans mon district, comme dans tous les districts de brousse de tous les pays de mission, aucune église n’était fermée le dimanche. Dans chaque paroisse, un catéchiste laïc — la plupart du temps un homme, mais parfois une femme — réunissait la communauté en l’absence du prêtre, pour l’assemblée de prière du dimanche, et faisait une homélie sur l’évangile du jour. Ce qui suppose que tout prêtre en charge d’un district missionnaire assurait la formation de ces catéchistes laïcs. Habituellement, il y avait pour eux une grosse journée de formation par mois, sur place, car la plupart d’entre eux ne pouvaient pas aller en ville suivre les cours de l’école de catéchistes, qui duraient un ou deux ans. (Pendant ce temps-là, comment assurer le travail des rizières de la famille et la scolarisation des enfants ?) Ce qui me peine, me scandalise et suscite ma colère, c’est qu’ici on ferme les églises, et qu’on ne cherche pas à s’inspirer de ce système de catéchistes laïcs assurant avec le comité paroissial l’assemblée de prière du dimanche en l’absence du prêtre, la préparation au baptême et à la première communion des enfants — alors qu’on a, en bien des endroits, des laïcs qui ont déjà un certain niveau et à qui les prêtres pourraient facilement donner une formation complémentaire convenable, comme je l’ai fait moi-même pendant 20 ans, ainsi que tous mes confrères. Puisque la France se trouve aujourd’hui dans la même situation que celle des pays de mission, avec le même manque de prêtres, pourquoi ne pas s’inspirer des méthodes d’évangélisation de ces pays ?
En France, d’énormes avancées ont déjà été opérées dans la pastorale des paroisses. La participation des assemblées à la messe n’a plus rien à voir avec ce qui se passait il y a 50 ou 70 ans. Partout des équipes liturgiques de laïcs s’activent, et on n’entend que des éloges à propos de la célébration des funérailles par des laïcs. Mais on s’est arrêté au pied d’un seuil qu’on se refuse à franchir : à savoir faire faire l’homélie par un laïc (homme ou femme), et ordonner des hommes mariés, ou même des femmes. Il faut rappeler qu’il n’y a à cela aucun obstacle d’ordre théologique. Bien plus, la liturgie du baptême précise explicitement que tout baptisé participe à la vie du Christ prêtre, prophète et roi. D’ailleurs, il y a déjà des prêtres mariés dans notre Église catholique, chez les Maronites au Liban. Et dès le premier siècle de l’ère chrétienne, des femmes exerçaient déjà des responsabilités, voire des ministères institués dans les communautés chrétiennes, ainsi qu’en témoigne saint Paul au chapitre 16 de l’Épître aux Rm. L’obligation du célibat pour les prêtres relève d’une décision de la hiérarchie de l’Église prise aux IIIe ou IVe siècle, décision qu’elle peut toujours abolir. On peut dire que, malgré des défaillances malheureuses, en gros, la pratique actuelle du célibat par les prêtres dans l’Église catholique romaine relève d’une bonne décision — mais ce n’est pas là un dogme intouchable : la hiérarchie peut modifier les lois qu’elle a instituées ! Pendant des siècles, on s’est éclairé à la bougie dans les églises et c’était très bien. Maintenant on est passé à l’électricité ou au néon, c’est très bien aussi. Jusqu’à maintenant, la coutume dans l’Église est que ce sont les hommes seuls qui sont ordonnés prêtres. Mais cette coutume peut changer. Ce n’est qu’une coutume, un usage. Dans un monde qui change, les coutumes et les usages changent aussi. Aujourd’hui des femmes sont chefs d’État, Premiers ministres ; en France, les deux principaux syndicats, la CGT et FO, sont dirigés par des femmes ; partout il y a des femmes chefs d’entreprises et responsables d’un grand nombre d’organismes : personne ne s’en offusque. Mais quand on parle d’ordonner prêtres des femmes, on saute au plafond. Nous sommes chez les talibans, ou quoi ?
Soyons réalistes. L’ordination de prêtres mariés soulèverait bien des problèmes, à commencer par la délicate question de leur fournir une rémunération qui leur permette de faire vivre leur famille. Mais peut-être pourrait-on d’abord appeler au sacerdoce de jeunes retraités, menant déjà une vie de famille stabilisée, disposant de davantage de temps que des hommes pris par leur activité professionnelle. Leur retraite leur assurerait déjà, au moins en partie, un certain revenu. Et surtout, en procédant ainsi, l’Église du XXIe siècle, loin de se lancer dans des nouveautés farfelues, rejoindrait la tradition la plus authentique des débuts de l’Église, où c’était un ancien — le presbyteros — qui était choisi pour présider l’assemblée.
Les dernières lignes de l’évangile d’aujourd’hui, où Jésus recommande aux apôtres qu’il envoie de ne pas aller vers les nations païennes ni vers les Samaritains, mais seulement vers les brebis perdues de la maison d’Israël, peuvent peut-être nous choquer et nous paraître opposées à l’universalisme de l’évangile. En fait, ces propos de Jésus soulignent simplement une évidence de bon sens : il faut commencer par enseigner le prochain le plus proche avant de pouvoir s’ouvrir à tous ensuite. Jésus et son évangile sont résolument opposés à tout sectarisme nationaliste. Plus d’une fois, il a prévenu ses concitoyens qu’ils risquaient d’être exclus du Royaume, tandis que beaucoup viendront du levant et du couchant y prendre place, pendant qu’eux seraient jetés dans les ténèbres (Lc 13, 28-29). Jésus et son évangile sont ouverts à tous les hommes de bonne volonté, d’où qu’ils viennent. Il est tout heureux de relever la foi de païens comme le centurion romain, le lépreux samaritain ou la Cananéenne ; et le jour de l’Ascension, en prenant congé de ses apôtres, il les envoie annoncer l’évangile dans le monde entier : « Allez donc, de toutes les nations faites des disciples » (Mt 28, 19).
Que retenir de tout cela ?
La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux. Il convient donc de prier le Maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson. Mais ne lui demandons pas à lui tout seul de régler ce problème tandis que nous restons les bras croisés. Avant de demander au Seigneur de multiplier les vocations sacerdotales, que chacun s’occupe de répondre à sa vocation à lui. Ensuite, que chacun dans l’Église, à commencer par la hiérarchie, prenne ses responsabilités devant les exigences de la situation présente. Dès le premier siècle, l’Église a dû opérer des changements bien plus révolutionnaires que ne le seraient aujourd’hui l’ordination de prêtres mariés ou de femmes. Il a fallu passer d’un judaïsme étroitement nationaliste à un christianisme universel. On a abandonné la circoncision, les interdits alimentaires, et plus de 1 200 prescriptions de la Loi. Devant l’intervention divine et la descente de l’Esprit Saint sur les païens incirconcis, ce fut la stupeur parmi les croyants circoncis — mais Pierre décida tout de suite de les admettre dans l’Église : « Quelqu’un pourrait-il empêcher de baptiser ces gens qui, tout comme nous, ont reçu l’Esprit Saint ? » (Ac 10, 45-47). Serions-nous devenus des chrétiens timorés, craintifs, frileusement assoupis dans des habitudes que nous aurions décidé hypocritement de considérer comme « La Tradition » ?
D’autre part, le sacerdoce des fidèles est tombé dans l’oubli. Tout se passe comme si on avait oublié que tout baptisé, qu’il soit homme ou femme, participe de la vie du Christ prêtre, prophète et roi, ainsi que le formule la liturgie du baptême. On a oublié que le Christ, dans l’évangile, invite chacun des siens à participer à son sacerdoce : tout disciple doit prendre sa croix (Mt 16, 24), boire sa coupe (Mt 20, 22) ; chacun doit porter son message (Lc 9, 60), lui rendre témoignage, jusqu’à en mourir s’il le faut (Mt 10, 17-42). De même que Jésus fait participer tous les hommes à ses titres de Fils et de Roi-Messie, Jésus les fait prêtres avec lui.
Il est de la responsabilité de la hiérarchie d’agir sans attendre pour modifier les coutumes en usage dans l’Église, et de préciser jusqu’où la participation des fidèles au sacerdoce du Christ peut aller. Les prudents diront : pas au-delà de balayer l’église et de mettre des fleurs sur l’autel. À l’opposé, les plus enthousiastes diront : permettre à tout le monde de tout faire, y compris présider l’Eucharistie et donner les sacrements. Une chose est certaine : on ne peut pas continuer à prier pour les vocations sacerdotales et religieuses pendant qu’en même temps on étouffe ces vocations. On ne peut pas demander au Maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour la moisson, et en même temps refuser d’embaucher de potentiels ouvriers pour cette moisson.